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Les indépendances, cinquante ans après : se réapproprier l’histoire africaine

Tous les regards sont tournés vers l’Afrique, notamment vers l’Afrique du Sud où a lieu un des plus grands rassemblements de la planète : le Mondial. Pourtant, dix sept pays africains célèbrent le cinquantième anniversaire de leurs indépendances. Ce moment capital mérite une réflexion sur l’avenir du continent

Se réapproprier l’histoire

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Le continent africain
Eric Gaba

Dix sept pays africains célèbrent le cinquantième anniversaire de leurs indépendances : Bénin, Burkina Fasso, Cameroun, Centrafrique, Congo Brazza, R. D. Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Somalie, Tchad, Togo.

Pour mieux comprendre l’enjeu de ce tournant, il est important de rappeler l’histoire du continent, longtemps falsifiée dans un but idéologique. A ce sujet, il serait intéressant de relire Cheik Anta Diop sur l’antériorité des civilisations nègres.

Pour la R. D. Congo, on peut lire La Nouvelle Histoire du Congo. Des origines à la République Démocratique de Isidore Ndaywel è Nziem, (Kinshasa-Bruxelles, Le CRI-Afrique Editions, 2008). Dans la préface, Elykia Mbokolo note à propos de la R. D. Congo ( et cela est vrai pour le reste du continent) :

« Un pays où certains régimes appartiennent à cette partie du globe terrestre où le genre homo s’est constitué ; où il a commencé à maîtriser la nature, un pays où, des hommes et des femmes ont construit, sur de très longues millénaires, des civilisations matérielles, des sociétés politiques, des systèmes de pensée et de spiritualité d’une remarquable diversité et où des peuples présentés à une certaine époque comme le rebut de l’humanité – les pygmées- ont su bien aménager et préserver la sylve, que notre pays, est aujourd’hui reconnu comme l’un des conservateurs les plus précieux de la forêt et comme l’un des poumons de la terre entière » (pp. 12-13).-----

Revoir la vision de soi et la vision du monde

Une réappropriation de l’histoire africaine permettrait à chaque Africain-e de revoir sa vison de soi et sa vision du monde, ou ce que l’on appelle « culture ».
A cause de l’histoire particulière de l’Afrique, il s’est forgée en chacun-e une vision de soi et du monde inexactes, mauvaises et fausses. Ces visions ne sont pas un « état de nature », ni une maladie collective, ou encore un disfonctionnement inexplicable. Il s’agit bien d’une production de l’histoire.

Guérir des lavages des cerveaux

Les Africains ont subi deux terribles lavages de cerveaux :

1. Le premier lavage de cerveau : la colonisation

Le premier lavage de cerveau a été évidemment partie intégrante de la colonisation avec ses pratiques de dévalorisation et de destruction des cultures :
- Ethnocide
- Spoliation des ressources
- Déplacements massifs
- Imposition des systèmes de cueillette et des pratiques cynégétiques nouvelles
- Violences de la force publique
- Pillage des œuvres artistiques
-  Mépris des croyances locales
-  Bricolage, manipulations et instrumentalisation des communautés locales et de leurs identités,
-  Répression systématique…..

A propos du Congo colonial, Elykia Mbokolo note que c’est « de ce court siècle colonial, ‘chargé de toutes sortes de violences, que sont nés et le racisme constitutif de l’entreprise de domination étrangère et l’auto-dévalorisation de soi dont les traces se révèlent si nombreuses et si vivaces aujourd’hui dans l’être de la plupart des congolais » (p.. 14).

Par ailleurs, la culture fut le levier de résistance à la colonisation et le ferment du processus d’émancipation. Ainsi, la connaissance de l’histoire et l’explication des références matérielles ont été clairement inscrites au cœur du processus intellectuel, culturel et politique de l’émancipation.

2. Le deuxième lavage de cerveau : la dictature

Le deuxième lavage de cerveau perpétré par les régimes dictatoriaux, notamment par la deuxième République Zaïroise. Sous prétexte de fonder ou de réactiver l’« authenticité » africaine des Congolais, ce régime leur a livré des oripeaux d’une culture qui n’avait jamais existé.
La conception aussi bien que la pratique du pouvoir, ramassées dans son slogan le plus fameux "Tatabo ? Moko ! Ekolo bo ? Moko !, Partis bo ? Moko ! Bokonzi bo ? Moko ! : Combien de pères ? Un seul ! Combien de nations ? Une seule ! Combien de partis ? Un seul !", renvoyaient, au mieux, au despotisme colonial et, en réalité, aux totalitarismes fascistes.

L’histoire transmise au Congolais à cette époque ne pouvait être que la mise en scène auto-organisée de la Deuxième République. Il convient de remarquer que la sévère répression n’a pas empêché la survivance, la persistance ni l’irruption brutale sur la scène publique, comme on le voit dans la force du mouvement kimbaguiste ou encore dans l’articulation entre la « révolte » des Bampende, l’une des insurrections les plus remarquables contre le système colonial, et l’insurrection muleliste au Kwilu.-----

La Conférence Nationale souveraine

C’est ainsi que la Conférence Nationale Souveraine, outre ses revendications institutionnelles, politiques et sociales particulières, s’était donné comme tâche de supprimer les mensonges qui tenaient lieu d’histoire et de restituer aux Congolais le récit de leur passé.
Ainsi les commissions des biens mal acquis et des assassinats politiques ont été des tentatives courageuses de remettre la pyramide du passé sur sa base réelle.

La limite de cette démarche vient du fait qu’il se bornait par nécessité, au passé récent, essentiellement celui de la Deuxième République et laissait de côté la question de la « décolonisation de l’histoire » aussi bien coloniale que « précoloniale » et postcoloniale et la question, encore plus fondamentale de la réévaluation complète du passé africain.

Transmission de la mémoire

Cette tâche revient aux professionnels et donc aux historiens. Mais à l’époque coloniale comme au temps du despotisme, l’histoire était redoutée comme une discipline subversive. Il faut signaler que le département d’histoire ne fut ouvert à l’Université qu’en 1967, soit 14 après la création de Lovanium. La faillite de l’école dans l’enseignement de l’histoire congolaise est également un défi à rélever.

Sur les effets désastreux de ces deux lavages de cerveaux et de la faillite de l’école dans le domaine de l’enseignement de l’histoire sont venues se greffer les conséquences de la rupture des circuits, réseaux et chaînes « traditionnels » de transmission du capital mémoriel dues à l’abandon et à la dévalorisation continue des sociétés rurales aux plans économique, intellectuel, culturel et psychologique.

Alors, dans ce contexte social, politique et mémoriel aussi troublé que celui de l’Afrique d’aujourd‘hui, rappelons le cri vibrant à la libération de Bob Marley : « Emancipate yourself, from mental slavery » (Libérez-vous de l’esclavage mental).

Albertine Tshibilondi

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