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Défenseurs des droits humains en Afrique : des anticorps pour notre société !

L’organisme a besoin d’anticorps pour résister aux diverses agressions. De même le corps social ne peut résister à la corruption, que si se secrètent en son sein des communautés et des personnes qui lui tiennent lieu d’anticorps. Il faut de l’audace de s’engager pour la défense des droits humains au risque de sa vie...

Défenseurs des droits humains : anticorps de la société

L’organisme a besoin d’anticorps pour résister aux diverses agressions qui tentent de le déstabiliser. Ils lui permettent également de se restructurer. De même le corps social ne peut résister à la corruption, au sens de pourriture, tant institutionnelle, juridique qu’éthique que si se secrètent en son sein des communautés et des personnes qui lui tiennent lieu d’anticorps, permettant ainsi la survie et la régénération du tissus social. L’histoire de toutes les sociétés est jalonnée de ces anticorps. Le continent africain également en compte de nombreux, connus et inconnus. Ils sont mus par l’audace de penser et de s’engager.

L’audace de penser

En effet, les réponses effectives ou potentielles aux nombreux défis auxquels sont affrontées nos sociétés exigent le courage d’une pensée non-conformiste, audacieuse et créatrice. La transformation de la société exclut l’amateurisme.

Education aux droits fondamentaux

Ainsi, l’éducation aux droits fondamentaux de la personne humaine, l’initiation à l’esprit des lois du pays passent par la réflexion dans des conférences-débats sur la corruption, la pauvreté, la culture de la justice et de la paix.
De même, pour jouer son rôle d’anticorps, la société civile a besoin de penser son organisation et son éthique. Elle repose souvent sur une solidarité africaine qui subit l’épreuve du temps. Ce qui provoque à réinventer les liens sociaux, sans renoncer aux solidarités familiales, tribales, régionales ou nationales. Mais pour que la société civile soit une véritable dynamique de mutation sociale, institutionnelle et éthique, il convient de dépasser les contours ethniques et régionaux, ainsi que la convivialité et l’entraide ponctuelles. Elle peut alors susciter de manière durable une prise de responsabilité dans le développement autant en période de paix que de conflit.-----

Responsabilité de l’intelligentsia et les universités africaines

Cette exigence de la réflexion vaut pour tous, mais particulièrement pour l’intelligentsia et les universités africaines. Élaborer de nouveaux projets pour le continent suppose de renoncer à la pensée unique, souvent héritée des monopartismes de gauche ou de droite ; de quitter, selon le mot de Vieux Savane, « le désert des esprits » :

‘’ En effet, l’avenir de l’Afrique ne peut pas se produire sans l’émergence d’une nouvelle intelligentsia qui prenne ses responsabilités. Il lui revient d’être à la pointe du combat pour l’élaboration de nouveaux projets capables de sortir l’Afrique de sa marginalité. Aujourd’hui, le désert des esprits gagne du terrain. L’Afrique est absente des grands débats qui mènent le monde ‘’ . (Vieux Savane, “Nouvelle intelligentsia”, in Sud-hebdo, 89,26 janvier, Dakar, 1990, p. 7.)

L’audace de s’engager

Avoir l’audace de penser autrement, c’est avoir le courage de vivre différemment. En effet, la réflexion intellectuelle a un quadruple objectif : former et se former, modifier la réalité extérieure, enrichir l’univers de valeurs, et se rapprocher les uns des autres. Mais le savoir n’est efficient que s’il n’est pas pris en otage par la démagogie et l’égoïsme.

Promouvoir une culture du bien commun

Ce qui suppose une culture de la promotion du service du bien commun et de la cité. Seuls des hommes et des femmes de qualité, éduqués à la responsabilité, compétents et modestes, honnêtes et crédibles peuvent proposer des alternatives à la médiocratie, au non-droit et à la violence multiforme. Ils établissent avec les instances politiques et économiques du pays ce que Paul Nda appelle une relation dialectique (cf.Paul Nda, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noir, Paris, L’Harmattan, 1987). Tout en restant strictement fidèle à leurs valeurs, ils ne séparent pas les deux pôles, prophétique et politique. Cette tension se résorbe dans le travail d’équipe qui aiguise la réflexion et éclaire l’engagement.

Importance des centres de recherche-action

D’où l’importance de centres de recherche-action, de cercles de réflexion pluridisciplinaires, en vue d’actions concertées qu’Emmanuel Mounier appelait de tous ses vœux :

Le plus souvent, le tempérament politique, qui vit dans l’aménagement et le compromis, et le tempérament prophétique, qui vit dans la méditation et l’audace, ne coexistent pas dans le même homme. Il est indispensable aux actions concertées de produire les deux sortes d’hommes et de les articuler les uns sur les autres. Sinon le prophète isolé tourne à l’imprécation vaine, le tacticien s’enlise dans les manœuvres. ( E. Mounier, Le personnalisme, Paris, P.U.F., 1992, p. 105).-----

Conclusion : À contre-courant !

Notre réflexion se veut un vibrant hommage à ces hommes et femmes du continent, jeunes et adultes, plus nombreux qu’on ne le pense, qui empêchent notre société de s’installer dans la bestialité, l’injustice et l’incurie. Ils le font parfois au risque de leur liberté, de leur sécurité, ou celle de leur famille. Certains l’ont payé de leur vie, hélas !
Libres vis-à-vis des puissances d’argent et des intrigues politiciennes, libres vis-à-vis des tribalismes, régionalismes et nationalismes ambiants, ils constituent de véritables lignes de résistance. Ils marchent à contre-courant de ce que Fabien Eboussi Boulaga appelle les « lois naturelles » :

"S’efforcer de contrebalancer ces "lois naturelles", c’est s’inscrire à contre-courant, en marge du troupeau et du conformisme social. Mais c’est aussi reprendre l’antique pari constitutif de la "différence humaine", à savoir que ce sont des anticorps secrétés par la quête du vrai, du gratuit, l’exigence morale, les valeurs religieuses et esthétiques qui préservent l’homme (l’être humain) de chuter en dessous de l’état de nature". (F. Eboussi Boulaga, Lignes de résistance, Yaoundé, CLE, 1999, p. 290.)

Paulin POUCOUTA
CEAF&RI

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