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Alioune Diop et l’interculturel

« On entend tomber l’arbre qu’on vient d’abattre, mais on n’entend pas pousser la forêt », dit un proverbe africain. Alioune Diop, quoique homme du Sahel, ressemble à nos grandes forêts qui poussent sans vacarme !

La forêt qui pousse

Alioune Diop est né à Saint-Louis du Sénégal le 10 Janvier 1910 où il fait ses études secondaires. En 1931, après le baccalauréat, il entame des études supérieures de Lettres classiques d’abord à l’Université d’Alger, puis à celle de Paris.

Brillant enseignant de philosophie, puis Haut fonctionnaire dans l’administration de l’Afrique Occidentale française, il s’engage en politique, en 1946, pendant la quatrième République. Il est élu sénateur, sous l’étiquette socialiste. Mais en 1948, il met fin à une carrière politique qui s’annonçait prometteuse. Manifestement, il se sent très à l’étroit dans les arènes politiques.

En ces débuts de grande effervescence politique et politicienne, il prend l’option de s’investir dans l’activité et la réflexion intellectuelles. Pour lui, l’avenir de l’Afrique était autant dans l’engagement socio-politique que dans la force de la pensée. C’est à travers ses talents d’animateur culturel, d’organisateur, de fédérateur qu’il trouve sa voie.

Au fil des ans, l’humaniste sénégalais s’impose en Afrique et dans le monde comme une autorité intellectuelle, morale et spirituelle. Il inspire des centres culturels et la branche culturelle de l’O.U.A. En 1975, il reçoit le grade de Docteur Honoris Causa de l’Université de Lagos. Il s’éteint à l’âge de 70 ans à Paris, le 2 mai 1980.

En lui rendant un vibrant hommage, Léopold Sédar Senghor le désigne comme le « Socrate noir », plus soucieux de pousser les autres que de produire une œuvre personnelle. Plus passionné de l’avenir du continent que du sien propre, il se préoccupe de valoriser les richesses intellectuelles et spirituelles des filles et fils du continent. En cela, il est un bâtisseur silencieux du monde noir !

Paulin Poucouta


La passion pour le monde noir

A Paris, Alioune Diop participe au bouillonnement intellectuel d’après guerre des Noirs de la diaspora, avec les Pères de la négritude, Aimé Césaire, Léon Gontran et Léopold Sédar Senghor. Il deviendra un des porte-voix et porte-flambeau du monde noir.

Ayant quitté l’enseignement et le parlement, Alioune Diop devient essayiste. Il s’investit également dans les conférences. Il initie des arènes de réflexion intellectuelle, telle la Journée des Jeunes Noirs. Pour réaliser ce travail de réflexion, les Africains et africanistes avaient besoin d’une tribune. Alors, il fonde, en 1947, la revue du Monde Noir « Présence Africaine ». En 1949, il crée la maison d’édition du même nom.
En 1956, il organise à la Sorbonne le 1er Congrès des Ecrivains et Artistes du Monde Noir. La même année, il crée la Société Africaine de Culture (S.A.C.). Elle sera le fer de lance de son action culturelle et interculturelle. En 1959, à Rome, a lieu le 2ème Congrès des Ecrivains et Artistes Noirs. En 1966, se tient le Festival Mondial des Arts Nègres de Dakar.
L’œuvre et l’engagement d’Alioune Diop transmettent le même message : « Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, exerce sa propre maturité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et des talents particuliers à son propre génie ». La culture noire doit être expression de la personnalité négro-africaine et instrument de libération et de solidarité.
Cette conviction explique son impact sur de nombreuses générations : « (...) il est devenu figure de proue de l’émancipation des peuples noirs. Bâtisseur de beauté comme il l’avait dit un jour pour les hommes de culture noirs, il a donné aux siens le courage de croire en leur destin et de se lancer dans le vaste monde avec une plus grande confiance en eux » (Cf. F. Grah Meh, Alioune Diop, le bâtisseur inconnu du monde noir, Abidjan, Presses Universitaires de Côte d’Ivoire, 1995, p. 12).

P. Poucouta


L’Africain du monde, de l’Universel

Alioune Diop, ce passionné de l’Afrique et du monde noir, est un Africain ouvert à l’universel, un homme de l’interculturel.

Alioune Diop, ce défenseur du monde négro-africain est un homme universel. Il compte des amis aussi bien parmi les Négro-africains, les Européens, les Américains que les Asiates. De nombreuses personnalités non-Africaines participent à l’animation de la revue et de la maison Présence Africaine.

En effet, cet humaniste refuse de s’enfermer dans le culte du particulier. La civilisation négro-africaine est une aventure au cœur d’un continent et d’une humanité de plus en plus pluriels. Certes, le dialogue interculturel ne consiste pas en une reproduction de l’héritage colonial. Il ne faut pas brader la richesse séculaire de la culture et de la sagesse africaines. Il s’agit plutôt d’un échange équitable entre traditions à la fois ouvertes et enracinées, avec d’autres tribus, d’autres pays, d’autres peuples, d’autres continents. Les cultures et les réalités socio-politiques sont invitées à affirmer leur authenticité, mais aussi à s’ouvrir à la dimension nationale, continentale et mondiale.

Alioune Diop sent battre en lui le cœur de l’Afrique et de tout le monde noir, mais aussi celui de l’ensemble de l’humanité. L. T. Achille résume bien la figure, combien actuelle, de ce grand esprit : « Alioune Diop offre le spectacle paradoxal d’être à la fois l’un des champions les plus éprouvés de l’Afrique et l’un des hommes les plus universels de notre temps.

Sans jamais les renier, il a dépassé sa patrie sénégalaise, l’Afrique de son cœur, la langue française de son esprit, pour incarner un type d’homme tel qu’on voudrait en rencontrer de nombreux exemples dans les hautes sphères de la vie internationale » (L. T. Achille, « Alioune Diop, homme de foi », in M. Glisenti, Hommage à Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, Rome, Ed. des amis italiens de Présence Africaine, 1977, p. 216).

P. Poucouta


De l’interculturel à l’interreligieux

Alioune Diop rêve de la renaissance de la civilisation africaine, à laquelle doivent contribuer toutes les forces spirituelles du continent. Interpellation plus que jamais actuelle !

Pour A. Diop, tout le monde est concerné par l’avenir du continent : « Il est important de souligner ici que croyants et athées, chrétiens ou musulmans ou communistes, nous avons en commun le sentiment d’être frustrés par la culture occidentale » (A. Diop, Présence Africaine, numéro spécial, 1956, p. 15).
En avril 1961, au colloque d’Abidjan, il interpelle les catholiques, les protestants, les musulmans et les fidèles des religions traditionnelles. Pour lui, le dialogue interreligieux doit prévenir l’Afrique des conflits : « Il existe par de par le monde aujourd’hui trop de motifs de conflits, pour que l’expérience soit inutile non pas seulement d’une coexistence pacifique entre les Eglises, mais d’une collaboration positive à des tâches précises et bien délimitées. Nul ne sous-estimerait une coopération à la paix par la coopération entre les religions » (A. Diop, Colloque sur les Religions, Paris, Présence Africaine, 1962, p. 18).
Mieux, chacune des religions doit contribuer à la construction de la civilisation africaine : « Généralement, dans tout propos sur la religion, il y va d’une notion plus vaste, celle de la civilisation. En ce qui nous concerne, il s’agira de la civilisation noire ! L’approche de notre civilisation est d’autant plus urgente que nous sommes sensibles à l’un de ses caractères actuels, je veux parler de sa fragilité. Fragile, notre société l’est à coup sûr. Une des plus fragiles de notre époque. Pour survivre, la société négro-africaine doit se connaître comme civilisation et se moderniser, c’est-à-dire : prendre conscience de soi, avoir la maîtrise de soi (...) » (A. Diop, Les religions africaines comme source de valeurs de civilisation, Paris, Présence Africaine, 1972, pp. 11-12).

P. Poucouta