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Inventaire des recherches féminines au Sénégal

Beaucoup de femmes en Afrique ont commencé le militantisme féminin dans les années 70 surtout, après le grand rassemblement de l’Année Internationale de la femme à Mexico. Des groupes se sont formés au Sénégal, au Cameroun, en Afrique du Sud puis au Kenya, en Tanzanie…

Certes ce n’était pas la même démarche que les mouvements féministes occidentaux. En effet, dans le féminisme « à l’africaine », il n’y a pas eu de rejet systématique de l’autre sexe. Pour cause, au quotidien, les femmes ne rejettent pas le pouvoir masculin, elles tentent de se l’approprier.

Cependant, leurs revendications ont été à l’origine de la création des ministères dévolus à la Famille et aux Femmes. Aujourd’hui, tous les pays en ont un. Dans les années 1980, le Sénégal faisait figure d’exception, car il avait un code de la famille depuis 1973. Quant à la question de l’égalité, elle fait partie des fondamentaux du débat global [1]
. Au Sénégal nous avons une loi sur la parité. Cette question de la parité, si elle est prise en compte par les décideurs politiques, c’est parce que ceux qui ont en charge la recherche ont déjà démontré les avantages dans le domaine politique, institutionnel mais aussi dans le domaine du développement. Le cheminement constant de la réflexion sur la promotion de la femme et l’égalité des sexes a permis aujourd’hui, au Sénégal, une pacification du débat sur les questions des femmes.

Partant de Marie Angélique SAVANE, l’une des pionnières de ce débat, nous verrons le rôle des Associations féminines comme l’AFARD et les Institutions telle que le CODESRIA. Elles ont permis un renforcement des capacités de recherche et une plus grande sensibilisation aux questions de genre. Avec le premier « Laboratoire Genre », de l’Afrique francophone, nous nous acheminons progressivement vers une intégration volontaire de l’analyse sur le genre dans la recherche sociale en Afrique et l’intégration du genre dans les méthodes de recherche en sciences sociales.


1. Marie-Angélique SAVANE, pionnière

Marie-Angélique SAVANE [2] , sociologue, figure bien connue de la vie intellectuelle sénégalaise, pourrait parler des heures des Africaines. Aujourd’hui l’une des sept personnalités en charge du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs au sein du NEPAD, cette féministe a fait sa carrière au sein des Nations unies et fondé la revue africaine « Famille et développement ». Son charisme et sa personnalité en font l’une des femmes les plus remarquées sur la scène féministe internationale. Son nouveau combat se situe surtout dans le domaine de l’emploi. En effet, les femmes réalisent qu’elles ont beau avoir des diplômes, elles ne parviennent pas toujours à les mettre en valeur. Les hommes sont toujours prioritaires sur le marché de l’emploi.

Pourtant, face aux transformations sociales survenues en cette fin de XXème siècle, elle constate que le genre est devenue une des grandes questions qui traversent les sciences humaines et sociales. En effet, que l’on s’intéresse à l’école, à l’emploi, à l’immigration, à la famille, à la santé, à l’histoire, aux retraites ou à tout autre problème social, le genre est un des axes essentiels de la connais¬sance, un outil indispensable à l’intelligence du monde social. On ne peut plus aujourd’hui séparer le temps de travail du temps hors travail, la frontière entre la sphère privée et la sphère professionnelle étant devenue poreuse. On ne peut plus également considérer le salaire des femmes comme un simple salaire d’appoint, la notion de chef de famille véhiculant une conception androcentrique du ménage. Le droit de vote et la parité, la croissance spectaculaire de l’activité professionnelle et la percée des scolarités féminines sont de vraies conquêtes ; même si elles demeurent, pour l’heure, inachevées en Afrique. Le concept "genre" a modifié le paysage social (scientifique, politique, etc.) et enclenché une mutation dans l’organisation de la société. La femme prend de plus en plus sa place dans la conduite de la société. La « variable sexe » n’est donc pas contingente, elle est nécessaire.

Au-delà du statut et de la place des femmes dans la société, ces mutations ont sérieusement affecté les rela¬tions entre hommes et femmes. Ont-elles, pour autant, véritablement entamé la domination masculine ? Ont-elles réussi à construire les fondations de l’égalité réelle des sexes ? Aucune réponse simple n’est possible. Nous vivons une époque faite de paradoxes et de contradictions qui méritent toute notre attention : plus de femmes instruites, actives, salariées, mais aussi plus de chômeuses, de salariées précaires ou pauvres ; les lois sur l’égalité profes-sionnelle se sont multipliées, mais la résorption des disparités de carrières et des écarts de salaires stagne. Même perplexité sur la place du « deuxième sexe » en politique : les femmes ont - tardivement - conquis le droit de vote en Afrique, mais, en dépit des lois sur la parité, bien peu sont élues. Que penser de la persistance longtemps ignorée des violences faites aux femmes, des mutilations, que dire du harcèlement sexuel et moral ? Les formes familiales se sont diversifiées, les relations de couple se sont transformées, mais le monopole féminin sur le travail domestique et la paupérisation demeure stable et imperturbable.

D’où ces interrogations qui perdurent encore. Du droit de vote des femmes aux lois sur la parité, comment a évolué la participation des femmes à la vie politique ? Quelle est la place des femmes dans les partis politiques, les organisations syndicales et les mouvements sociaux ? Comment les politiques publiques traitent-¬ elles de l’emploi des femmes ? Toutes ces questions suggèrent en fili¬grane, une réflexion plurielle sur les relations entre pouvoir et genre. Elles mettent en perspective un certain nombre de questions qui sont matière à controverse (la prostitution, la mixité, l’immigration, la relation travail/famille) ou de thèmes émergents (genre, mondialisation et développement, création artistique, pratiques culturelles).-----

Exemples d’Institutions et d’Associations féminines

Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA)
Lancé en 1996, l’Institut sur le genre est devenu une activité repère dans le cadre du Programme sur le genre du CODESRIA. D’importants débats ont été définis et lancés depuis sa création :
- Elites féminines africaines : origines, idéologies et pratiques, 2007
- Le genre dans les arts, 2006
- Masculinité en Afrique contemporaines, 2005
- Genre et économie domestique, 2004
- Gender, science et technologie, 2003
- Globalisation, genre et commerce, 2002
- Famille, sexualité et reproduction en Afrique, 2000/2001
- Hommes, femmes dans les économies publiques et privées, 1999
- Hommes, femmes et violence, 1998

Retenons l’Institut Genre organisé en 2003 sur Genre, Science et Technologie, où plusieurs questions y ont été examinées :

- Comment la prime éducation de genre peut-elle servir de lieu d’élaboration d’une nouvelle égalité des hommes et des femmes devant la science ?
- Une conception spécifiquement féminine de la science et de la technologie est-elle possible et/ou souhaitable ? Comment est-ce que la confrontation entre les anciennes et les nouvelles identités a-t-elle influé sur les choix professionnels et sur les statuts et rôles sociaux des femmes au sein des ménages et des organisations politiques et religieuses ?
- Quelles sont les conséquences d’une exclusion du savoir et de l’expérience des femmes sur le progrès de la société, prise dans son ensemble ?
- Quels défis pourrait-on rencontrer, en essayant de rendre la science et la technologie plus sensibles à la question du genre ?

Le Laboratoire Genre, lancé il y a juste un an semble vouloir répondre à ces interrogations. Son objectif est de promouvoir la recherche, la formation et le développement d’une expertise en genre.-----

Laboratoire Genre et Recherche scientifique à l’Institut Fondamental D’Afrique Noire (Ifan)

Le premier Laboratoire Genre, de l’Afrique francophone a été lancé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) le 27 mars 2007. Fatou Sarr Sow, sociologue, Directrice y voit l’illustration du « combat collectif de plusieurs générations de femmes pour leur liberté ». L’ambition de ce laboratoire est d’accompagner « la longue marche des femmes vers l’égalité ». De plus, il constitue un lieu de convergence entre les universitaires et les acteurs du terrain. C’est dire que le genre « n’est pas seulement », une affaire de femme. S’agissant de ce Laboratoire Genre, c’est un homme qui en a été l’instigateur, en l’occurrence le Pr Djibril Samb qui l’a introduit à l’UCAD, en 1999.
Cette initiative s’inscrit dans la démarche adoptée par le gouvernement du Sénégal de promouvoir l’égalité de droit et l’équité entre les hommes et les femmes afin de réduire de manière significative la pauvreté. Cette orientation est confortée par l’adoption de la prise en compte transversale du genre dans la conception, la programmation, l’exécution, le suivi et l’évaluation des projets et programmes de développement.-----

L’Association africaine pour la recherche et le développement (AFARD)

Elle s’est fixée entre autres objectifs de « décoloniser la recherche sur les femmes africaines ». En effet, les institutions académiques africaines se montrent lentes à s’ouvrir et à réagir aux développements majeurs de la théorie sociale. Cela est du au fait, que les contraintes pratiques et politiques laissent peu de place à l’innova¬tion intellectuelle. Les grandes théories dominent encore le programme universitaire. On en est encore, aujourd’hui, dans les universités et institutions de recherche africaines, à défendre la légitimité d’une approche de genre comme catégorie de compréhension et d’explication des faits sociaux, parmi d’autres approches qui mettent en relief les intérêts de classe, de race ou de caste, les facteurs politiques, économiques ou culturels.

Malgré les engagements et dispositions ainsi prises pour réduire les inégalités liées au sexe et assurer aux hommes et aux femmes une participation équitable aux processus de décision et de gestion du développement, les résultats jusqu’ici obtenus sont en deçà des objectifs fixés. Les disparités et les discriminations basées sur le sexe sont encore largement perceptibles dans l’ensemble de la société sénégalaise. Cet état de fait est dû d’une part à la faible maîtrise du concept genre en tant qu’outil d’analyse et de planification par les principaux acteurs. Il est lié d’autre part au déficit d’informations et de données désagrégées par sexe pour mener une analyse pertinente de la situation des hommes et des femmes.

Pourtant, les éclairages apportés par les études féminines et la théorie féministe montrent que la prise en compte des femmes et des questions de femmes modifie nécessairement tout le terrain de l’investigation sociale. Il en résulte que l’analyse de genre doit émerger des études féminines pour se fondre dans le courant dominant des sciences sociales. Plus spécifiquement, les hommes (comme les femmes) doivent reconnaître qu’ils doivent l’intégrer. Les études féminines ont toujours eu conscience du genre, par l’attention qu’elles portent à un genre spécifique et par leur reconnaissance de la subor¬dination des femmes.

C’est précisément pour développer des sciences sociales plus globales qu’il faut intégrer l’analyse des rapports sociaux de sexe au courant dominant - l’incorporer comme élément principal des questions et des considérations qu’il faudrait automa¬tiquement considérer et prendre en compte. Ce faisant, on enrichirait consi¬dérablement la portée et la profondeur des connaissances et on clarifierait la nature du terrain social de façon très différente.

Anne Béatrice FAYE

Mise en page : éditrice CEAF&RI

Contact : CEAFRI

Notes

[1Nous avons en mémoire la quatrième conférence mondiale sur les femmes qui a eu lieu à Beijing, en Chine, en 1995. Ce fut la plus grande conférence des Nations Unies jamais organisée : des délégués de 189 pays et de 2 600 organisations non gouvernementales (ONG) y ont participé. À la Conférence, les États membres des Nations Unies ont adopté une déclaration politique et un programme d’action, engageant leurs gouvernements à prendre des mesures pour faire avancer les objectifs de l’égalité, du développement et de la paix pour toutes les femmes.

La Déclaration et le Programme d’Action de Beijing ont cerné douze domaines critiques d’action :
 La pauvreté persistante et croissante des femmes
 Les inégalités et les insuffisances de l’éducation et de la formation, et l’accès inégal à l’éducation et à la formation
 Les inégalités et les insuffisances des soins de santé et des services connexes et l’accès inégal aux soins de santé et aux services connexes
 La violence faite aux femmes
 Les effets des conflits armés ou autres sur les femmes, y compris celles qui vivent sous occupation étrangère
 L’inégalité des structures et des politiques économiques, de toutes les formes d’activités productives et de l’accès aux ressources
 L’inégalité entre les hommes et femmes au niveau du partage du pouvoir et du processus décisionnel
 L’insuffisance des mécanismes pour promouvoir l’avancement des femmes
 La promotion et la protection inadéquates des droits fondamentaux des femmes et le manque de respect à leur égard
 Les stéréotypes entretenus à l’égard de la femme, l’inégalité de l’accès des femmes et de leur participation à tous les systèmes de communication, surtout dans les médias

[2Marie-Angélique SAVANE, Les projets pour les femmes en milieu rural au Sénégal, Genève, Bureau International du Travail, 1983, 139 p.