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Hommage à Fabien Eboussi Boulaga : Passionnément Africain

Philosophe et théologien, Pr. Fabien Eboussi Boulaga est décédé à Yaoundé le 13 octobre 2018 à l’âge de 84 ans. Le Centre d’Etudes Africaines et Recherches Interculturelles (CEAF&RI) voudrait joindre sa voix à celles qui continuent à rendre hommage à ce digne fils du continent. Découvrez son engagement tant humain, spirituel qu’intellectuel dans cet hommage de Paulin Poucouta.

Fabien Eboussi Boulaga : Passionnément Africain

Ce fut impressionnant de rencontrer pour la première fois le professeur Fabien Eboussi Boulaga, cette grande figure, cet auteur que j’avais lu et relu et qui avait quelque peu marqué mon imaginaire. Ce fut à l’Institut Catholique de Yaoundé. J’avais été frappé par sa simplicité, son attachement à la tenue traditionnelle camerounaise et son caractère affable. Et j’avais appris à l’apprécier par de-là ses écrits. Nous sommes restés très attachés. Mais, Fabien Eboussi a tiré sa révérence. Il s’en est allé.
Philosophe et théologien, provocateur autant par sa pensée que par son vivre au quotidien, Fabien Eboussi est un intellectuel à la pensée stimulante, à la liberté dérangeante, passionnément africain. Beaucoup d’hommages lui sont rendus, révélant les diverses facettes de cette grande figure. Je voulais tout modestement relever l’Africanité de celui qui a été souvent pris pour un hégélien, indifférent voir allergique à l’héritage culturel africain. En effet, de manière fort passionné, Fabien Eboussi Boulaga provoque à penser l’Afrique, à penser le devenir de l’Afrique, à pratiquer l’Afrique, en y investissant toute son existence.

Penser l’Afrique

Suivant la résolution du Conseil Mondial des Églises votée à Bangkok en 1973, la CETA (Conférence des Églises de toute l’Afrique) réunie à Lusaka en Zambie avait proposé un moratoire, la suspension pour cinq ans de l’envoi de missionnaires et de subsides étrangers dans les Églises d’Afrique, pour permettre aux Africains de se prendre en mains. Du côté catholique, Fabien Eboussi Boulaga relayait cette perspective de la relève missionnaire autant sur le plan du personnel, de la stratégie que des moyens financiers [1].
À l’époque, cet appel moratoire avait été très mal pris et avait semé le désarroi. Mais, avec le recul du temps, on se rend compte que ce qui avait été pris pour une idéologie de rejet des Occidentaux était plutôt un appel à la responsabilité des Églises d’Afrique, une invitation à penser la mission à partir du continent africain. La provocation concernait donc avant tout les Africains. D’ailleurs, dans l’Église de Guinée où Sékou Touré avait chassé les missionnaires européens, les Guinéens ont dû repenser la mission, susciter la solidarité missionnaire intra-africaine.
Comme de nombreux penseurs africains, le philosophe Fabien Eboussi croyait en la force de la pensée, sans laquelle, il n’est pas possible de transformer le continent. À ceux qui lui disaient que la philosophie ne servait à rien, qu’il fallait plutôt changer le monde, il aurait pu répondre que c’est par sa pensée que Karl Marx a bouleversé l’histoire de l’humanité. En effet, Fabien Eboussi est de ceux qui voient dans l’aventure de la pensée, la condition de la renaissance de l’Afrique. C’est pourquoi, au colloque d’Abidjan organisé par Alioune Diop, il avait fait de la promotion de la pensée une des tâches essentielles de la catholicité africaine à construire [2].
En d’autres termes, pour vivre et agir autrement en Afrique, il importe d’avoir l’audace d’une pensée créatrice, innovatrice, provocatrice. La pensée est une force et une responsabilité dans laquelle il convient de s’investir. Eboussi pouvait reprendre à son compte l’appel qu’un de ses ainés, Cheikh Anta Diop, lançait aux jeunes du continent :
« Notre génération n’a pas de chance, si l’on peut dire, en ce sens qu’elle ne pourra pas éviter la tempête intellectuelle : qu’elle le veuille ou non, elle sera amenée à prendre le taureau par les cornes, à débarrasser son esprit des recettes intellectuelles et des bribes de pensée, pour s’engager résolument dans la seule voie vraiment dialectique de la solution des problèmes que l’histoire lui impose. Cela suppose une activité de recherche, au sens le plus authentique, des esprits lucides et féconds, capables d’atteindre des solutions efficaces et d’en être conscients par eux-mêmes, sans attendre la moindre tutelle intellectuelle... » [3].

Penser l’avenir du continent

Nous connaissons la célèbre phrase de Léopold Sédar Senghor : « la raison est héllène, l’émotion est nègre ». D’aucuns ont voulu systématiser la formule du poète président qui, dans un mouvement apologétique, entendait montrer que l’émotion est aussi importante que la raison. Alors, en contrepartie, des penseurs ont voulu prouver que la raison est aussi nègre qu’hellène.
Fabien Eboussi fait partie de ceux qui, avec Paulin Hountondji et Marcien Towa réfutent l’idée de la philosophie africaine, dite par eux ‘’ethnophilosophie’’, soutenue par les écoles de Kinshasa-Rwanda et d’Abidjan. Son livre, La crise du Muntu [4], aussi passionnant que difficile à lire, en est une bonne illustration.
Le contexte polémique de l’époque et la guerre des écoles voilent quelque peu la pensée de notre philosophe dont le souci est le présent et l’avenir du continent. Il craint, à tort ou à raison, que la pensée africaine se fossilise. Pour lui, la mission du penseur, ce n’est pas de se couler dans l’événement, le factuel ou le passé, mais c’est d’aller au-delà, pour en saisir « la portée universelle, afin d’en retirer les consignes méthodologiques et les pratiques essentielles » [5]. De plus, la pensée ne peut être anhistorique, elle « (…) n’est pas une référence située en dehors de la sphère des conflits qui opposent les hommes au sujet de l’avoir et du pouvoir » [6].
Il ne s’agit donc pas pour Eboussi d’un rejet catégorique de l’héritage socio-culturel négro-africain. Mais, il estime qu’un regard critique permet d’en tirer le meilleur pour la construction du continent. Il n’est même pas nécessaire, reconnaît-il, de quitter l’univers symbolique africain pour transformer le continent. Ainsi, les Conférences nationales, qu’il a analysées avec passion, avaient pris pour paradigme la palabre africaine. Elles ont déconstruit l’héritage socio-politique post-colonial, en vue de reconstruire du radicalement neuf, du moins espérait-on. C’est donc dans l’héritage négro-africain que l’on a puisé les motivations et les justifications qui devaient autoriser les grands bouleversements tant attendus. Eboussi s’appuie, à juste titre, sur l’exemple du Japon :

« Le Japon a prouvé une fois pour toutes, quels que soient les avatars à venir, qu’il est possible d’accéder à la civilisation économique, technologique et scientifique, avant d’avoir renoncé à une conception animiste de la nature, du temps, d’avoir détruit le régime des relations sociales traditionnelles, avant d’avoir démythifié son imaginaire » [7].

Pratiquer l’Afrique

En marge d’un colloque international organisé sur la théologie africaine, Fabien Eboussi était revenu sur les propos enflammés concernant l’Afrique entendus dans la salle de conférence. De son ton calme, il nous interpella : « Quand on voit nos accoutrements, où est l’Afrique ? Quand on voit ce que nous buvons, où est l’Afrique ? Où est l’Afrique dans l’ameublement de nos salles ? Et surtout où est l’Afrique dans nos programmes et nos enseignements ? ». Il conclut de manière solennelle et sapientielle : « Ne nous contentons pas de dire l’Afrique. Pratiquons l’Afrique » !

Lier la pensée, l’écriture à l’engagement sur terrain, aux Terroirs
J’ai retenu la formule ! Pratiquer l’Afrique, c’est investir sa pensée et son imaginaire pour ce continent. Fabien Eboussi l’a fait à sa manière, passionnément.
Lors de notre première rencontre, j’eus la grande surprise de voir que Fabien Eboussi lisait ce que je m’essayais d’écrire. Il me dit alors : « Ce que tu écris est bien, mais il faut descendre dans l’arène ». En d’autres termes, il est indispensable de lier l’écriture, la pensée à l’engagement sur terrain, chacun à sa manière.
La création de la revue « Terroirs » avait certainement cet objectif, comme le suggère le titre. Mais, une autre fois, il m’avoua la difficulté à lier le promontoire et l’arène. Il avait du mal à transmettre son message. Cela n’était pas uniquement en raison de son langage pas toujours facile à comprendre. Mais les destinataires de son message avaient d’autres soucis ! Fallait-il baisser les bras, non ! Pratiquer l’Afrique, c’est peut-être aussi cela : « jeter des bouteilles à la mer », sans la polluer…En espérant une réception par les générations futures.
Enfin, pratiquer l’Afrique, c’est se passionner pour ce continent. Il faut avoir côtoyé de près Fabien Eboussi pour mesurer sa passion pour le continent africain qu’il connaissait bien. Il est resté fidèle à l’Afrique et à son Cameroun natal, quitte à vivre dans la modestie. Pour être féconde et fécondante, la pensée doit être portée par une passion, celle du terroir, celle de l’humanité, celle de la justice, celle d’un idéal qui nous dépasse.

Conclusion : Penser et vivre autrement !

En somme, le grand défi de Fabien Eboussi Boulaga était de provoquer à penser et à vivre de manière autre. Et il y est resté fidèle, radicalement. Radicale fidélité à l’Afrique pour laquelle il s’est passionnément investi. Radicale fidélité à ses convictions, jusqu’au bout, refusant toute compromission, acceptant l’humiliation que les pouvoirs savent infliger à ceux qui leur résistent.
Ainsi, alors que nombre de ces pairs trahissent honteusement leurs convictions, appâtés par le clinquant du gain et du pouvoir, Fabien Eboussi Boulaga est resté un véritable résistant. Il a assumé jusqu’au bout sa mission de la pensée. En effet, pour lui, oser penser, et surtout penser autrement, c’est avoir le courage ou même la témérité de vivre différemment. Le penseur est dans la société une ligne de résistance. Il n’est pas un héros, mais un témoin, libre des pouvoirs politiques, économiques ou religieux, capables d’être un anticorps secrété « par la quête du vrai, du gratuit, l’exigence morale, les valeurs religieuses et esthétiques qui préservent l’homme de chuter en dessous de l’état de nature  ».

Penser et vivre autrement, radicalement, pour contribuer à soulever l’Afrique. Tel nous semble être le testament de Fabien Eboussi Boulaga !

Paulin Poucouta
CEAF&RI
Pr. émérite de l’Institut Catholique de Yaoundé
Mise en forme : éditrice CEAF&RI

N.B. : Signalons quelques livres disponibles au Fonds de Documentation ATN/CEAF&RI
Eboussi Boulaga, F.,La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie, Paris, Présence africaine, 1977.
Eboussi Boulaga, F., Autenticità africainae filosofia. La crisi del Muntu : intelligenza, responsabilità, liberzione, trad. italiana par Lidia Procesi, Milano, Chistian Marnotti Edizioni, 2007.
Eboussi Boulaga, F., L’affaire de la philosophie africaine. Au-delà des querelles, Yaoundé/Paris, éditions terroirs-Karthala, 2011.
Kom, A. (dir.), Fabien Eboussi Boulaga, la philosophie du Muntu, Paris, Karthala, 2009.

Contact : CEAFRI

Notes

[1Cf. Eboussi Boulaga, F., « La dé-mission », Spiritus, 56, 1974, p. 276-287

[2Eboussi Boulaga, F., « Pour une catholicité africaine. Étapes et organisations », Civilisation noire et Église catholique. Colloque d’Abidjan 12-17 Septembre 1977, Paris/Dakar, Présence Africaine/Les Nouvelles Éditions Africaines, 1978, p. 113-152

[3Anta Diop (Cheikh), Les fondements économiques et culturels d’un état fédéral d’Afrique Noire, Paris, Présence Africaine, 1974, p. 28

[4Eboussi Boulaga, F.,La crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie, Paris, Présence africaine, 1977. Livre disponible au Fonds de Documentation ATN/CEAF&RI. Et sa version italienne Eboussi Boulaga, F., Autenticità africainae filosofia. La crisi del Muntu : intelligenza, responsabilità, liberzione, trad. Lidia Procesi, Milano, Chistian Marnotti Edizioni, 2007

[5Eboussi Boulaga, F., Les Conférences nationales en Afrique noire, Paris, Karthala, 1993, p. 25

[6Eboussi Boulaga, F., Christianisme sans fétiche, révélation et domination, Paris, Présence Africaine, 1982, p. 216

[7Eboussi Boulaga, F., Les Conférences Nationales en Afrique noire, p. 170