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Au-delà du Forum social mondial de Nairobi

Le premier Forum Social Mondial a été organisé en 2001, à un moment de totale hégémonie néolibérale, et en tant que contrepartie du Forum Économique Mondial de Davos qui réunit tous les ans les principales puissances économiques du monde.

Sept ans plus tard, la situation a changé. Le système néolibéral est sur la défensive, malgré son discours triomphant, malgré des mesures d’adaptation à la nouvelle conjoncture (lutte contre la pauvreté, par exemple), et malgré la persistance de son énorme pouvoir de décision.

Des constats d’échec

Nous assistons aujourd’hui à des échecs de plus en plus patents : échecs écologiques par la surexploitation des ressources naturelles, échecs économiques comme le projet de Zone de Libre-Échange des Amériques (ZLEA), échecs militaires comme en Irak. Cette mise sur la défensive du néolibéralisme n’aurait pas été possible sans une série de résistances : nouveaux agendas politiques, en particulier en Amérique Latine, opposition marquée aux guerres d’agression au Moyen-Orient, convergence des mouvements sociaux et des ONG progressistes du monde entier, notamment dans le cadre des Forums sociaux.

La contribution de ces derniers est à la fois spécifique et globale. Points de convergence entre mouvements et organisations du monde entier, lieux d’échange entre différentes catégories de victimes du système, ils ont, depuis 7 ans, mobilisé des centaines de milliers de personnes au travers de rencontres mondiales, continentales, nationales et thématiques. Leurs principaux acquis peuvent se résumer en quatre points.

Tout d’abord, ils ont beaucoup contribué au développement d’une nouvelle conscience collective. Du « il n’y a pas d’alternative [au marché capitaliste] » de Mme Tatcher au « un autre monde est possible », le changement culturel est profond. Il s’agit bien entendu d’un processus qui doit être poursuivi, et qui sera long à se réaliser dans les différentes parties du monde et les différents groupes sociaux.

Le deuxième acquis est la mise en place ou le renforcement d’un fonctionnement en réseaux. Via Campesina par exemple, qui rassemble plus de 100 mouvements paysans autour du monde, a trouvé son poids grâce aux Forums. Et d’autres réseaux ont vu le jour : sur la fiscalité, entre avocats défendant les leaders de mouvements sociaux, etc.

Troisième acquis : les Forums comptent parmi les forces qui ont contribué aux échecs du système néolibéral. C’est grâce aux Forums qu’une manifestation mondiale a pu réunir en 2003, dans plus de 600 villes, quelque 15 millions de personnes contre la guerre en Irak. Enfin, un apport essentiel des Forums a été la création d’une nouvelle dynamique de fonctionnement, non plus « avant-gardiste » mais sur une base démocratique et pluraliste.


Un nouveau pas ...

Le Forum de Nairobi a été un nouveau pas dans cette direction générale. Il a aidé à intégrer l’Afrique davantage dans le grand courant, et à permis aux non- Africains de mieux comprendre les situations africaines, et notamment que l’Afrique n’est pas un continent oublié et marginalisé mais au contraire, en tant que périphérie du capitalisme global, celui qui est intégré le plus étroitement au processus de mondialisation. Il a été l’occasion de découvrir les souffrances et la misère d’un grand nombre, mais aussi l’extraordinaire capacité de survie des peuples africains, leur sens de l’hospitalité et leur joie de vivre, malgré la dureté de leur existence. Beaucoup d’entre nous ont été impressionnés par l’importance de la religion dans leurs expressions culturelles et leurs engagements sociaux.

Comme les précédents, et peut-être davantage encore, le Forum de Nairobi a été un « espace ouvert » à tous ceux qui ont voulu organiser une activité dans le cadre de la charte de base. Plusieurs des convergences de la dernière journée ont été des réussites, permettant la rencontre entre mouvements et organisations de types différents. Soulignons aussi que l’organisation de la rencontre en un seul lieu, le grand stade de Nairobi, ainsi que son astucieux aménagement, ont grandement facilité la participation et les contacts.

Pourtant, nous devons signaler deux autres tendances qui ont marqué la réalisation effective du Forum Mondial de 2007 – non spécifiques à la situation africaine, elles ont peut-être été accentuées par elle. La première est un certain manque de clarté autour des objectifs des Forums. Le souhait d’une large ouverture à toutes les formes de résistance, joint au facteur temps (7 années d’existence), ont peut-être conduit à une perception moins précise des buts réels. La charte des principes de base affirme clairement que les mouvements et organisations réunis dans les Forums Sociaux combattent le néolibéralisme et l’hégémonie mondiale du capital, et sont à la recherche d’alternatives. Il n’est pas certain que tous les groupes participants aient une claire conscience de ce fait.

Le deuxième facteur réside dans le fait que les organisations financièrement les plus puissantes ont pu occuper un espace plus grand et dès lors organiser davantage d’activités que d’autres, disposant de moins de moyens. Il ne s’agit pas forcément d’une politique de domination, mais d’une loi sociale qui met en lumière la nécessité de disposer de certaines règles afin d’éviter que la « loi du marché » ne nuise à la pleine liberté d’expression, qui est inscrite dans la définition même des Forums.

De façon plus spécifique, on a noté que la faiblesse des mouvements sociaux populaires au Kenya a – inévitablement – accentué une certaine commercialisation du Forum. Le manque de volontaires a obligé de recourir à des sociétés commerciales qui n’ont pas toujours respecté leur contrat (traductions et installations, par exemple). L’entrée payante pour les Kenyans (heureusement supprimée au début du premier jour) et le prix de la nourritures ont constitué sans conteste des obstacles à la participation des pauvres.

Les Forums en tant qu’espaces ouverts doivent continuer. Pour des raisons évidentes, le Conseil International a décidé de les organiser tous les deux ans et non plus tous les ans : l’organisation de telles rencontres est en effet une lourde tâche, et il n’est pas simple de mobiliser le temps et les moyens financiers nécessaires. Toutefois, afin de ne pas perdre la visibilité et pour garder le parallélisme avec Davos, une activité décentralisée sera organisée dans le monde entier les années sans Forum. En 2008, elle aura lieu les 26 et 27 janvier. Le lieu où se tiendra le Forum de 2009 n’a pas encore été fixé, mais différentes candidatures ont déjà été proposées, parmi lesquelles Salvador de Bahia au Brésil, une ville où les noirs représentent une partie importante de la population.


Autour des Forums

Les Forums sont des points importants de rencontre et d’échange dans un cadre pluriel. Ce sont également des lieux de mise en réseau. En tant que tels, leur existence même a déjà un impact politique. Mais ils ne sont ni le lieu d’une élaboration systématique de la pensée critique, ni un organe de planification des actions. C’est pourquoi différentes initiatives ont été organisées parallèlement ou en complément aux Forums.

Ainsi, en marge du Forum de Porto Alegre en 2005, un groupe d’intellectuels rédige le Manifeste de Porto Alegre, qui tente une synthèse des principales orientations des Forums Mondiaux. Une deuxième initiative a été la création du mouvement « En défense de l’humanité » à Mexico en 2004. Regroupant des intellectuels (par quoi il faut entendre ceux capables de prendre une distance critique vis-à-vis de la réalité), des artistes et des journalistes d’Amérique Latine, des États-Unis et du Canada, ainsi que d’Europe, il rappelle l’urgence de la situation d’un monde détruit physiquement et socialement par la prédominance du capital.

L’Appel de Bamako, rédigé en 2005 par un groupe de plus de 300 personnes à Bamako à la veille de la session du FSM (les autres sessions ayant eu lieu à Caracas et à Karachi), est un effort pour compléter, au plan des alternatives et des stratégies, l’analyse des grandes questions de l’humanité aujourd’hui. Le Forum Mondial des Alternatives, qui est à l’origine de cette initiative, a organisé à Nairobi 10 activités différentes sur la base de l’Appel.

Enfin, l’Assemblée des Mouvements Sociaux, qui se réunit dans le cadre des Forums depuis 2002, rédige un document hors Forum mais auquel participent les mouvements présents au Forum, et qui propose des actions communes. Cela a encore été le cas à Nairobi, où l’importante contribution des mouvements africains s’est distinguée à la fois par ses opinions affirmées et la pertinence de ses analyses.

Toutes ces initiatives répondent à la question de savoir comment passer d’une conscience collective à des actions collectives. En effet, on ne change pas la réalité par la prise de conscience, même si elle est indispensable, mais par l’action et la construction de nouveaux rapports de pouvoir. L’expérience des mouvements sociaux dans plusieurs pays d’Amérique Latine a été déterminante dans l’échec de la ZLEA ou l’opposition aux privatisations. L’Afrique et l’Asie connaissent des expériences similaires. Comme indiqué précédemment, l’un des effets concrets des Forums a été la création de réseaux qui, par définition, sont orientés vers l’action.


Et maintenant ?

Beaucoup de tâches restent à accomplir à l’avenir. La première est d’accroître la conscience collective, non seulement dans sa dimension géographique et au travers des différents secteurs de la société, mais aussi d’un point de vue qualitatif. Il ne suffit pas de reconnaître et de condamner les excès et les abus du capitalisme sur le plan éthique. Il importe de parvenir à la conscience que la logique du système capitaliste lui-même est à la racine de ces excès et abus. Les victimes, peu à peu, le comprennent plus clairement. Ici encore, il s’agit d’un processus qui ne s’enseigne pas de l’extérieur, mais doit être découvert par une analyse interne.

Une deuxième tâche consiste à préciser ce que peut être cet « autre monde possible », sans quoi celui-ci restera une idée généreuse mais sans contenu. Beaucoup a déjà été fait dans ce domaine par les participants aux Forums ; pourtant, un travail sérieux de concrétisation reste à accomplir. Il est exclu d’imposer une doctrine toute faite : il faut bien plutôt systématiser la conscience générale et préciser les grands domaines d’action. On peut indiquer quatre grandes orientations, qui correspondent aux principaux axes de la réalité humaine :

- Utilisation durable des ressources naturelles : de l’exploitation à la symbiose, promotion d’une nouvelle culture des relations entre les êtres humains et la nature.

- Primat de la valeur d’usage sur la valeur d’échange : définition d’une nouvelle vision de l’économie qui ne donnera pas, comme le système capitaliste, la priorité exclusive au marché.

- Démocratie entière, représentative et participative : sur le plan politique mais aussi dans toutes les rapports sociaux, qu’il s’agisse des rapports hommes-femmes ou de la production.

- Interculturalité : participation de l’ensemble des cultures, des savoirs, des orientations philosophiques et des religions dans la construction des sociétés, sur la base des trois premiers principes.

Ces quatre axes doivent être concrétisés en relation les uns avec les autres par un processus collectif, dans lequel les Forums peuvent jouter un rôle d’accélérateur des échanges de savoirs et d’expériences.

Enfin, il reste à traiter la question des alternatives et des stratégies. Les Forums ont contribué à forger la conscience que des alternatives existent bel et bien dans toutes les dimensions de la vie humaine collective : écologique, économique, politique et culturelle, mais aussi sur plusieurs horizons : celui de l’utopie ou du long terme, celui du moyen et du court terme. Le problème consiste dans la volonté politique de les réaliser et dans la reconnaissance des forces sociales capables d’exercer les pressions nécessaires pour permettre la réalisation d’expériences et la prise de décisions politiques nouvelles. De même, nous devons élaborer des stratégies basées sur l’organisation des victimes, qui leur donneront un cadre de négociation avec les pouvoirs. L’organisation de réseaux a été un premier pas ; reste à envisager la création de réseaux de réseaux.

Les Forums sont un processus qui se base sur les actions existantes et s’accompagne d’un travail de pensée critique. Les deux sont nécessaires pour promouvoir, pas à pas, la construction d’un « autre monde ». Il s’agit à coup sûr d’un voyage long et difficile, rempli de luttes et de contradictions. C’est aussi une source d’espoir.

François Houtart, Fondateur Centre Tricontinental, Louvain-La-Neuve
11.02.2007